Un réel pour le XXI sciècle
ASSOCIATION MONDIALE DE PSYCHANALYSE
IXe Congrès de l'AMP • 14-18 avril 2014 • Paris • Palais des Congrès • www.wapol.org

Fautrier versus Ponge
Pierre Malengreau
Tête d'otage n°14. 1944

 

Le poète Francis Ponge avait la prétention de rendre présent dans la langue ce qu'il y a du réel dans les têtes d'otages peintes par Fautrier. Sa note sur le peintre commence par la fulgurance d'une émotion. Elle se termine par des petits bouts de langue épars qui font voler en éclat tout espoir de réconciliation entre horreur et beauté[1]. De quel réel parle-t-il ?

Deux thèses se présentent. L'une fait du réel un préalable. L'exécution des otages avec son cortège d'horreurs, de chairs tuméfiées, de corps torturés pourrait occuper cette place. C'est le réel au sens commun. La critique d'art s'en empare à l'occasion pour couvrir les œuvres d'un glacis de signification qui les tient à distance.

L'autre thèse soutient que le réel est ce qu'un texte ou une peinture peut produire de temps en temps. Le réel serait dans ce cas le cœur et l'envers d'une œuvre en tant qu'ils échappent à toute raison aussitôt produits.Le réel mis en jeu dans un tableau de Fautrier n'est pas l'horreur de la torture. Le réel, c'est l'impossibilité de peindre cette horreur. Le réel, c'est qu'une pâte colorée ne sera jamais de la chair, tout comme un texte ne sera jamais une pâte huilée. La réson de Ponge lui permet de transformer un impossible à supporter en impossible à dire. Elle démontre l'impossible à partir d'une expérience d'impuissance du sens à réconcilier la chair des otages et les beautés d'une figure informelle.

Pierre Malengreau
ECF, Bruxelles


  1. Ponge F., « Note sur les Otages, peintures de Fautrier », L'Atelier contemporain, Paris Gallimard, 1995.